Je suis pessimiste de nature, je le sais, et il se trouve que j'ai pas envie de faire quinze ans de psychanalyse pour découvrir que c'est la faute de ma mère pendant que j'étais encore un foetus. A partir de là, que faire de ce constat, et comment changer ses conséquences parfois pas pratiques sur mon comportement?
Dans les entraînements de derby, ça donne souvent lieu à , faut dire ce qui est, un mental de merde. Et c'est valable pour beaucoup de sports en ce qui concerne ma pratique. Je ne sais pas pourquoi, la boxe a fait exception là-dessus, mais j'y reviendrai un jour où j'aurai le temps.
Nous disions donc, un mental de merde. Définition dudit mental: découragement au premier obstacle, fatigue mentale qui arrive avant la fatigue physique et du coup empêche d'utiliser tout son potentiel, d'où une certaine frustration, d'où de la colère et/ou une culpabilisation à outrance ("arrête d'être comme ça! mais arrête!" dit la petite voix néfaste dans ma tête - oui, nous sommes plusieurs là-dedans), bref, un cocktail molotov d'émotions négatives qui ne sont ni constructives, ni encourageantes. Mental de merde.
Comment remédier à ça? (sachant qu'on a mis de côté la psychanalyse pour l'instant, hein)
C'est long, pas toujours fun, mais ça paye quand même: il faut admettre ce problème, le regarder en face et travailler à reconfigurer sa façon de penser. Ca prend des formes très diverses, je suis en train de lire le bouquin Mind Gym, de Gary Mack, qui là-dessus est assez intéressant - je traduirai un extrait quand j'en aurai trouvé un qui me conviendra.
Pour cet article, trois points: d'abord, des réflexions sur deux phrases auxquelles j'ai repensé aujourd'hui et qui illustrent des problèmes courants et pas trop compliqués à régler (en théorie bien sûûûûûr...), et un exercice d'analyse qu'on donne pour aider les gens qui ont des problèmes de concentration type TOC ou hyperactivité (le lien? penser des trucs négatifs empêche de se concentrer sur l'objectif à atteindre. C'est donc bien en partie une question de concentration. Par ailleurs je ne souffre pas de ces troubles, mais l'exo peut bénéficier à un public beaucoup plus large quand il est adapté au contexte sportif).
1. "Mais fais pas ça!": la communication entre co-équipières en situation de jeu.
Alors on m'a dit cette phrase, une fois que j'étais aussi paumée sur le track qu'une loutre sur la lune (oui, elles se sentent perdues là-haut, ces petites choses). Peu importe la situation, toujours est-il qu'on stressait toutes, moi je savais pas quoi faire, je tente un truc, et là: "Fais pas ça!" Merci du conseil, copine, mais là en fait, ça m'aide pas, ce que tu dis. Première question: pourquoi ça n'aide pas?Réponse 1: c'est pas un conseil en fait, mais un ordre (la phrase est à l'impératif) qui bride l'initiative de la joueuse. Or, et surtout quand la joueuse débute sur le track, c'est déjà bien d'avoir de l'initiative. C'est mieux que ne rien faire du tout, qui est un peu le stade zéro du derby. Donc, c'est dommage de casser un élan, si inutile soit-il stratégiquement.
Réponse 2: vous avez vu la négation? Comment non seulement ça casse ton idée, mais en plus, ça empêche de voir des solutions au problème, puisque la phrase n'offre aucune solution à la débutante. Autrement dit, la loutre tente un truc, on lui dit d'arrêter mais on lui dit pas quoi faire à la place. Pas très constructif. Ca oblige la loutre à reconsidérer la situation pour re-rechercher une solution. Et entre temps, la situation, elle est finie, parce que la jammeuse a eu mille fois le temps de passer. Bon bon.
Réponse 3: moi perso ça me fait chier quand quelqu'un me dit "fais pas ça". Mes co-équipières ne sont pas mes mamans (ou alors la Manif pour tous a du pain sur la planche), elles n'ont pas besoin de m'infantiliser pour m'aider. Plutôt le contraire, d'ailleurs. Idéalement il ne faut pas se placer dans un rapport d'autorité avec ses co-équipières, mais plutôt dans une relation d'entraide. Or, "fais pas ça" n'aide en rien puisque la pauvre loutre se retrouve punie d'avoir eu une initiative et est mise en face d'un problème sans qu'on lui en donne la solution. Alors que peut-être que si on lui avait dit "Viens on fait un mur on va la bousiller cette jammeuse", la loutre se serait sentie un peu mieux.
Conclusion
Cette expérience est, je crois très commune en équipe: tout le monde stresse, et du coup, la com' est mauvaise parce qu'on dit pas les choses comme il faut. Cette expérience m'a beaucoup marquée, non pas parce que je me suis sentie blessée (faut pas prendre ces choses là personnellement) mais parce que je me suis rendue compte à quel point c'est dur de bien communiquer et à quel point ça peut fiche en l'air le mental d'une joueuse. Regardez l'équation de l'enfer que ça fait:
Situation pourrie = pression sur les joueuses = com' un peu agressive ET pas constructive (on donne pas de solutions) = incompréhension de la joueuse à qui on s'adresse = augmentation du stress = échec redoublé = frustration, colère de la "donneuse de conseil" qui croit qu'elle a bien communiqué et qui comprend pas pourquoi l'autre fait pas ce qu'il faudrait faire = plus de stress = plus d'échec. BOUAAAAAAAAAAAAAAH! *court se cacher dans le vestiaire*
Solution
On respire. On fait l'effort de penser CONSTRUCTIF: ma co-équipière a un problème, je pense avoir une solution, je lui offre une porte de sortie en lui disant quoi faire (et pas "soit une meilleur joueuse", hein, un truc bien concret, un placement, un freinage, quelque chose du genre). Une fois le jam fini, je débriefe (gentiment, pas en mode, dis donc, la loutre, t'as pas fini de faire nimp' sur le track?): "Je voulais te dire, Bidule, j'ai vu que tu avais telle difficulté alors je t'ai dit ça en espérant t'aider. Option 1: ça a marché, ce serait cool de retravailler ça ensemble quand on aura le temps! Option 2: ça a pas marché, il faudrait qu'on trouve une solution ensemble: qu'est-ce que j'aurais pu dire pour t'aider plus? qu'est-ce que tu aurais pu faire?" Discussion.
Le mental de chaque joueuse dépend en partie des autres. Quand on a des soucis avec ça, ça aide vachement de recevoir les bons conseils. Je tiens à dire que malgré cette phrase prise en exemple, j'ai bien plus souvent reçu des conseils utiles et opportuns. Mais je crois que tout le monde peut bosser là-dessus, moi la première.
Bon, cela dit, le mental d'une joueuse, ça vient aussi d'elle-même. Je vais faire un peu plus court sur ce deuxième point, c'est surtout une question de syntaxe (encore) (mais c'est plus important qu'il n'en a l'air).
2. "Pourquoi tu n'y arrives pas? Pourquoi?" Pourquoââââââ...
Ca c'est la petite voix néfaste, que j'appellerai désormais Gudule, celle qui s'invite dans ma tête quand j'ai un peu trop de difficulté avec un exercice. Gudule est moche, pas cool, trop chiante, elle a pas d'amies et aucun style. Bref, une plaie.Comme je suis de nature gentille, Gudule me parle beaucoup. Trop. Et moi, j'ai du mal à virer Gudule.
Aujourd'hui, elle m'a dit ça: "mais pourquoi tu n'y arrives pas?" comme ça, en plein exo sur une technique de blocage où je galérais un peu trop à mon goût. Ni une ni deux, Gudule rapplique et commence à m'emmerder.
Pourquoi c'est une phrase qui fait que j'ai un mental de merde? En théorie, c'est bien de se poser cette question, ça peut permettre une analyse du problème qui, ensuite débouche sur des solutions. Soit. Seulement, Gudule est arrivée au mauvais moment avec sa question: j'étais en plein dans l'exo, je n'avais pas un milliard d'années pour tourner le problème dans ma tête, il me fallait du changement là tout de suite (le changement, c'est maintenant! *ok, je sors*).
Vous avez vu la négation? Gudule utilise principalement des phrases négatives pour s'exprimer, elle renforce ainsi mon sentiment que je suis en train d'échouer et pas de progresser.
Alors oui, c'est une bonne question, à poser dans le cadre de mon débrief perso après mon entraînement.
Solution
Dans le moment de l'exo, quand je vois que je bloque, qu'est-ce que je peux me dire?? Un truc qui veut dire, sensiblement la même chose, mais pas tout à fait: je peux me demander "Comment faire pour régler mon problème?". Mettons que je n'arrive pas à sortir une joueuse. Très bien. Qu'est-ce qui s'offre à moi? Je peux mettre plus de force. Je peux améliorer le placement de l'impact. Je peux plus utiliser mes stoppers. Je peux me placer différemment par rapport à la joueuse. Et là, en me demandant COMMENT et pas POURQUOI, tout d'un coup, je vois que j'ai tout plein de solutions qu'il faut que je teste! Merveilleux! Ca veut dire que je vois des portes de sortie, pas des obstacles, et ça change tout. Au lieu d'être dans l'analyse (qui est utile quand réalisée au bon moment), je ne me concentre pas sur mon échec, mais sur tout ce que je n'ai pas encore testé et qui pourrait bien marcher. Autrement dit, j'exploite le potentiel, j'explore toutes les possibilités offertes par l'exo, et j'en tire bien plus d'expérience que si j'étais restée sur mon problème. C'est magique.
3. Un exercice à faire chez soi, quand vous avez un petit moment tranquille.
Prenez une feuille, dessinez un tableau avec des colonnes intitulées avec les abréviations suivantes:
SP: Situation problématique
R1: Réaction: qu'est-ce que je pense à ce moment là?
R2: Réaction: comment est-ce que j'agis en conséquence?
+: Quels éléments ai-je pris en compte pour penser et agir ainsi?
-: Quels éléments ai-je ignorés en pensant et agissant ainsi?
S1: Solution: Qu'est-ce que je peux penser d'autre?
S2: Solution: Qu'est-ce que je peux faire d'autre?
Voilà. Ensuite, quand vous faites votre débrief perso d'un scrimmage ou d'un match ou d'un entraînement, vous identifiez un problème que vous avez eu et vous le notez dans la case SP, puis vous revenez sur ce qui s'est passé et complétez en fonction. Je donne un exemple:
SP: j'ai pas réussi à passer à travers le pack, malgré des assists.
R1: j'ai stressé, je me suis concentrée sur les bloqueuses qui me gênaient et je ne voyais plus qu'elles.
R2: j'ai mal utilisé les assists, je suis restée bloquée par les joueuses, je me suis fatiguée à rester dans la même position, j'ai peu ou pas communiqué.
+: il y avait des bloqueuses difficiles à passer, les assists n'étaient pas toujours évidents à voir/entendre.
-: il y avait des ouvertures, j'avais le potentiel pour au moins tenter de les saisir, je pouvais mieux communiquer pour avoir plus d'initiative, le mur n'était pas infranchissable (contrairement à l'idée que je m'en faisais)
S1: la prochaine fois, je penserai à respirer pour me détendre et je ne me concentrerai pas sur les joueuses qui font obstacle, mais sur tout l'espace qu'elles ne couvrent pas, ainsi que sur la bloqueuse qui tente de m'aider de manière à mieux saisir les portes qu'elle peut créer.
S2: la prochaine fois, je resterai basse pour être stable et je travaillerai plus avec mes stoppers pour accélérer et passer dans les portes que j'ai vues. Plutôt que de me fatiguer à bouger à droite et à gauche, je serai patiente et m'obstinerai jusqu'à créer des failles dans le mur dans l'espoir de les utiliser. Je ferai bien attention à réutiliser les techniques de fentes et de contre-bloc pour passer dans les failles et éviter de me faire sortir de la piste.
Voilà: vous noterez que dans S1 et S2, je ne dis pas "j'aurais pu, j'aurais dû": ce qui est passé est passé, on va pas rester là à ruminer un truc qu'on peut pas changer. Ces solutions, elles sont là pour le prochain jam, on utilise du futur pour les formuler, c'est bien plus constructif et encourageant.
Bilan grammatical:
On laisse tomber les négations, ça sert à rien et c'est déprimant.
On passe au futur pour construire son jeu d'après ses erreurs et se projeter dans un avenir de réussite.
On oublie pas de s'auto-féliciter de tous les trucs qu'on a réussi au passage, parce que ça fait toujours du bien (et me dites pas que vous réussissez rien, c'est faux, y a toujours un truc, cherchez bien).
Voilà comment on change une mentalité pourrave, petit à petit, bilan après bilan et avec l'aide d'un bon vieux Bescherelle :)
(dans ta tronche, Gudule)